lundi 2 février 2026

Captain Herlock (Albator) (lecture personnelle d’un mythe moderne)

 Albator ou la fidélité dans l’exil


Je porte Albator en moi depuis l’enfance.
Longtemps, il n’a été pour moi qu’une silhouette de papier et de lumière : un pirate de l’espace, un vaisseau noir fendant la nuit, un homme seul défiant l’univers. Puis les années ont passé. J’ai revu les séries, découvert d’autres œuvres de Matsumoto, laissé les images se déposer et se mélanger à l’histoire, aux mythes, aux symboles. Sous l’aventure et le romanesque, quelque chose de plus ancien a affleuré. Une mémoire plus grave, presque enfouie : celle des ordres chevaleresques, des pirates, des Templiers, de la Némésis antique et des codes d’honneur clandestins.

Albator a alors cessé d’être un simple corsaire des étoiles.
Il est devenu, pour moi, le dernier chevalier d’un ordre défunt, condamné à l’errance après l’effondrement de tout ce qu’il avait juré de servir.


Un héros né des ruines et des guerres

Pour comprendre cette lecture, je reviens à son créateur. Leiji Matsumoto est un enfant de la guerre, un enfant d’un Japon vaincu, bombardé, humilié, marqué par le retour d’un père soldat brisé et par le traumatisme collectif de la défaite. La Seconde Guerre mondiale n’est pas, chez lui, un simple décor historique : elle est la matière profonde de son imaginaire. On y retrouve la destruction, la mort omniprésente, mais aussi une mélancolie pacifiste et une obsession de la dignité humaine, y compris celle de « l’ennemi ».

De cet héritage naît un imaginaire martial transfiguré. Les navires, les uniformes, les hiérarchies, les pavillons – tout ce qui appartenait jadis aux conflits terrestres et maritimes – est arraché à l’Histoire pour être projeté dans l’espace. L’Arcadia n’est pas un simple vaisseau : c’est un cuirassé fantôme, une forteresse errante, un vestige de guerres anciennes lancé dans le vide cosmique.

Albator n’y combat pas pour un empire.
Il combat pour une idée. Le vaisseau devient mémoire, et le capitaine, le gardien d’un sens que le monde a abandonné.


Le clan Harlock : guerrier germanique, héritier d’ordres sacrés

Le clan Harlock n’apparaît jamais comme une bande improvisée. Dans le « Leijiverse », il est présenté comme une lignée ancienne, d’origine germanique, enracinée autour de Heiligenstadt, bardée d’exploits militaires et de figures de chefs. Ce n’est pas un hasard s’ils évoquent, pour moi, le guerrier germanique teuton : cette figure fantasmée de chevalier dur, austère, pétri d’honneur, héritier lointain des Templiers et des ordres militaires européens.

Dans cette perspective, je vois le clan Harlock comme la cristallisation d’une fascination inconsciente :

  • pour le chevalier teutonique, guerrier germanique à la fois mystique et martial ;

  • pour les Templiers et autres ordres sacrés, à la fois religieux, militaires et politiques, voués à servir un idéal supérieur ;

  • pour un code d’honneur italien, tel qu’il a survécu dans les cultures méditerranéennes : parole donnée, sens de la famille, fidélité plus forte que la loi écrite.

Great Harlock, le père, incarne cet âge ancien où servir avait encore un sens, où l’ordre que l’on défendait semblait aligné avec la justice du monde. Mais cet âge se fissure. Les récits de Matsumoto confrontent les Harlock aux dieux eux‑mêmes – Odin, Walhalla, le crépuscule divin – comme si les vieux systèmes sacrés et leurs représentants humains arrivaient en fin de cycle.

Quand les puissances supérieures cessent d’être justes, le chevalier ne peut plus obéir.
Et celui qui refuse de plier devient un paria.


Roger II, le pavillon noir et Némésis

Le pavillon d’Albator s’inscrit, pour moi, dans cette filiation d’ordres et de révoltes. Sa tête de mort n’est pas un simple gimmick de pirate. Elle rappelle ces bannières anciennes où le pouvoir assumait la mort comme fondement de l’ordre.

On pense à ces récits qui relient le Jolly Roger au drapeau de Roger II de Sicile : un souverain normand régnant sur un royaume composite, brassant cultures, langues et lois, où l’autorité devait se dire à la fois par la justice et par la peur sacrée. Dans ces histoires, le crâne ne célèbre pas la destruction gratuite ; il rappelle que toute souveraineté réelle s’enracine dans la finitude, que toute loyauté véritable engage la vie.

Sous ce signe, Albator ne se contente pas de menacer.
Il avertit.

Et derrière ce pavillon, j’entends aussi un écho à Némésis, la déesse grecque qui punit l’hybris, la démesure, l’injustice. Albator ne se pose pas en conquérant, ni en juge officiel, mais en instrument d’une justice immanente. Il n’est pas la loi, il est la limite : celle qui vient rappeler aux empires, aux dieux, aux États, qu’ils ne sont pas au‑dessus de tout.

La tête de mort devient ainsi le visage de Némésis dans l’espace :
un signe qui dit à la fois « nous mourrons tous » et « nul n’échappera à la conséquence de ses actes ».


Templiers, dissolution des ordres et bannissement

L’histoire se répète, sous des formes différentes.
Un ordre sert une autorité qu’il croit juste. Puis cette autorité se corrompt, se compromet, trahit ce qu’elle prétend incarner. L’ordre refuse de se renier. Il devient gênant. Alors on le dissout, on l’accuse, on le bannit.

Impossible, pour moi, de ne pas penser au destin des Templiers : glorifiés comme défenseurs de la foi, puis sacrifiés par la monarchie et la papauté, accusés de hérésie et de complots, effacés pour avoir été trop puissants, trop autonomes, trop fidèles à un autre registre que la seule raison d’État.

Albator arrive après cette rupture dans sa propre histoire.
Il n’hérite ni d’un royaume, ni d’un temple, ni d’une reconnaissance officielle. Il hérite d’un vaisseau, d’un équipage, et d’un code qu’aucun État ne veut plus assumer.

Le bannissement qui le frappe résonne alors comme l’écho moderne de ces dissolutions d’ordres :

  • on ne supporte plus ceux qui, par leur seule existence, rappellent ce que nous avons renié ;

  • on préfère les déclarer traîtres, pirates, hérétiques.

Il est plus simple de bannir un homme que d’affronter ce qu’il incarne.


Mafia, codes clandestins et fidélité plus forte que la loi

Ce qui fascine dans Albator, ce n’est pas seulement ce qu’il refuse, mais comment il refuse. Il ne agit pas par goût du chaos ou par pulsion anarchique. Il suit un code tacite, non écrit, mais absolu :

  • la parole donnée engage plus que la loi ;

  • la trahison est le seul crime irréparable ;

  • la loyauté envers son équipage prime sur l’obéissance à un pouvoir injuste.

Ce code me rappelle celui des sociétés d’honneur clandestines, et notamment la version mythifiée du code mafieux traditionnel : avant sa dégradation moderne, dans l’imaginaire, la mafia naît là où l’État est absent ou corrompu, où l’on ne peut compter que sur la parole et la protection de quelques hommes liés par un serment.

Bien sûr, la réalité de la mafia est une autre histoire, sanglante et criminelle. Mais dans le registre symbolique, Albator me fait penser à ce que serait ce code d’honneur s’il était retourné vers la protection des faibles plutôt que vers leur exploitation :

  • un ordre parallèle, sans État, sans Église, mais pas sans règles ;

  • une hiérarchie où le chef est le premier à risquer sa vie ;

  • une justice sans tribunal, qui ne reconnaît plus la légitimité d’autorités installées dans la compromission.

Dans un tel système, désobéir à un pouvoir injuste n’est pas une faute.
C’est un devoir.

Pour un État terrien affaibli, autiste ou collaborateur, ce code est insupportable : il échappe au contrôle, juge sans mandat, révèle les renoncements. Alors Albator est nommé pirate. Non parce qu’il pille, mais parce qu’il refuse de trahir.


Albator, synthèse du guerrier teuton, du croisé et du dissident italien

Dans mon esprit, tout se met à converger :

  • Albator porte la silhouette du guerrier germanique teuton : sombre, mélancolique, romantique, ancré dans une tradition wagnérienne où Odin, le Walhalla et le crépuscule des dieux traînent encore dans l’arrière‑plan.

  • Il hérite de la destinée des Templiers et des ordres sacrés : glorifiés tant qu’ils servent, puis proscrits quand leur fidélité dépasse les intérêts du moment.

  • Son code ressemble à la version la plus idealisée du code d’honneur italien : celui des résistants, des partisans, mais aussi des sociétés d’honneur, où la famille, la parole et la loyauté personnelles valent plus que les institutions défaillantes.

  • Son pavillon noir, avec son crâne, fait écho au Jolly Roger rattaché par certains récits à Roger II de Sicile, figure de souveraineté complexe et de flottes parfois en rupture avec le centre du pouvoir.

  • La Némésis qu’il incarne – justice qui frappe l’injustice, vengeance froide du cosmos – le place dans la lignée des figures qui ne représentent pas la loi, mais le retour du réel : ce que l’on croyait enfoui revient juger.

Albator devient alors, pour moi, une synthèse :
un chevalier teutonique projeté dans l’espace, un croisé d’après la chute des ordres, un mafioso d’honneur sans crime, un capitaine à la Roger II sans royaume, un masque de Némésis à visage humain.


Le dernier chevalier dans l’océan des étoiles

Tout se résume, au fond, à une image.
Un homme seul à bord d’un vaisseau noir, errant dans l’océan des étoiles. La Terre l’a rejeté. Les dieux se sont tus. Les États ont trahi.

Il ne reste que l’errance, l’équipage, le pavillon noir, et ce code ancien qui refuse de mourir.

Banni de la Terre comme les ordres militaires ont été bannis de l’Europe chrétienne, Albator campe dans un exil qui n’est pas une fuite, mais une fidélité :

  • fidélité à son père et au clan Harlock,

  • fidélité à une idée de justice qui ne se laisse plus dicter par les États,

  • fidélité à un honneur qui accepte le prix ultime : la mort.

S’il me touche encore aujourd’hui, c’est sans doute pour cette raison.
Derrière le pirate de l’espace, je vois un homme qui a tout perdu : son ordre, sa Terre, ses dieux. Et qui avance pourtant, droit dans le vide, pavillon noir au vent, fidèle à une seule chose.

Son honneur.